Célibattantes !

« Meskina »….. « La pauvre, elle galère ! »… « Bah oui tu savais pas ?! Elle est divorçée ! Seule avec ses gosses ! Hamdoullah j’ai mon mari, moi je ne pourrais pas. J’sais pas comment elle fait ! »

Elle fait.

Si c’est dur ? Oui ça l’est. Se lever chaque matin, préparer les enfants pour l’école. Courir au boulot pour certaines. Aller faire des papiers, les courses pour d’autres. Caler toutes les petites choses du quotidien : linge, ménage, cours avant d’aller récupérer les enfants. Ou s’organiser pour caler tout ça au milieu des cours à la maison. (ce qui veut dire, pas de moments seule !) Leur faire les devoirs, le bain, le dîner, et les mettre au lit.

Une journée commune à toutes les mamans. Elles plaignent ces « célibattantes » qui accomplissent ces mêmes tâches qu’elles au quotidien.

Nous sommes les mêmes. Les mêmes mères, les mêmes femmes.

La différence se fait à un autre moment.

Quand le silence se fait dans la maison. Et qu’aux cris et rires des enfants, viennent remplacer les milliers de questions.

 » Qui pourra me garder Inès quand j’emmènerai Malik chez le dentiste ?

– Quelle facture je paie en priorité ? le gaz ou le loyer ?

– Dans combien de temps leur père va t-il réapparaitre ?

– Dois je signaler qu’il ne paie plus la pension alimentaire depuis des mois ? Que diront les sœurs si je saisis la juge ?

– Qu’est-ce qui reste comme pâtes ?

– Y a encore des fruits  et du lait pour finir la semaine en attendant que je reçoive la CAF ?

N’ai-je pas été trop dure avec mon fils tout  à l’heure en le punissant comme ça ? Déjà que je dois refuser pas mal de chose….Et son père doit lui manquer…

– Est-ce que je ne suis pas en train de trop gâter ma fille pour combler les manques dus à notre situation ?

– Est ce que je dois accepter de mettre mon petit garçon autiste en hôpital de jour comme me l’a suggéré la maîtresse ? Car c’est vrai je suis fatiguée…

Fatiguée de réfléchir. Fatiguée de compter. De  spéculer. De budgéter. De décider.

Fatiguée de garder la tête haute, le dos droit et les  yeux aveugles à « leurs » regards intrusifs et à l’affût du moindre de mes faux pas.

– Suis-je une bonne mère ?

SUIS-JE UNE BONNE MÈRE ?

Au final cette question qui n’a pas de réponse est le moteur de leur performance.

Je dis à celles qui, parce qu’elles offrent ce qu’elles pensent être l’archétype du foyer heureux à leurs enfants ne se posent plus la question : -Imposez-vous la !

Et de pouvoir répondre : « En tout cas j’essaie de tout mon cœur ».

A mes sœurs bien pensantes et spécialement mes frères bien-pensants.

A quoi pensez vous mes sœurs lorsque la nuit tombe ?

Il se peut que pour certaines ce soient les mêmes questions. Mais bien plus honteux à avouer quand à côté de soi dort celui censé y répondre.

Mais la solitude n’est elle pas plus dure à vivre lorsque qu’on doit agir et penser comme une célibataire, alors que nous sommes encore deux.

Nous sommes malheureusement beaucoup trop à l’avoir vécut. A le vivre.

La triste pitoyabilité est  pour celles qui cachent cette détresse derrière un mépris hautain pour celles qui sont « vraiment » seules. Et qui trouvent l’espace d’une remarque blessante, un soulagement éphémère et chimérique pour leur situation « idéale ».

A celles qui ont « le miracle », (je ne parle plus de chance, car à notre époque cela devient de l’ordre du miraculeux) d’avoir un mari qui accomplit ses devoirs. Sachez que d’une situation à une autre, il n’y a qu’un pas.  Il est si facile de tomber, ou plutôt de rester dans un confort aussi bien matériel et psychologique  que spirituel.

Car la célibattante cherche dans ses retranchements. Chaque journée, chaque sourire, chaque rire, chaque larme séchée et chaque colère gérée,  sont des victoires qui donnent confiance, rendent plus fortes. Et surtout te rapproche de ton Seigneur. Il est Celui qui donne la force lorsqu’elle est consumée.

Il a donné à la communauté de son messager, l’exemple d’hommes extraordinaires élevés par des femmes seules. Qui n’aimerait pas avoir un fils aux qualités intellectuelles de l’Imam Ash-Shafi ? Le courage et la force militaire d’Abdoullah ibn Zubayr, le fils d’Asma dont l’éducation fut dure à l’image de celle d’un père stricte ?  La persévérance et la patience de l’Imam Al Boukhary ? Qui ne rêvent pas de voir ses enfants acquérir la science et la piété de chacun de ces hommes,  dont la mère a joué un rôle prépondérant dans leur éducation.

Les célibattantes développent ces qualités rares qui les rapprochent de leur Seigneur, qui leur donnent confiance en ce qu’elles peuvent accomplir.

Une confiance inexpliquée et inexplicable pour celles dont le bonheur ne s’atteint qu’avec une certaine dose de testostérone dans le foyer.

Et pour lesquelles leur épanouissement solitaire est un oxymore qui insulte leur petit bonheur construit sur la satisfaction de la détresse de l’autre.

Les célibattantes développent ces qualités rares qui font des femmes que cherchent des hommes rares.

En tout cas, j’aime à y croire.

Messieurs aux qualités qui se font rares, si vous les cherchez, vous les reconnaitrez assurément à ces quelques stigmates.

Ce sont celles qui marchent d’un pas assuré et sincère car la comédie n’a plus depuis longtemps de place dans leur vie, remplie de réalités inévitables.

Ce sont celles qui marchent les épaules droites, déchargées du manteau de la culpabilité qu’elles ont choisi il y a bien longtemps de jeter à la gueule des Bree Van de Kamp de Ouarzazate ou de Tanger.

Ce sont celles qui marchent le sourire à toutes épreuves aux lèvres, et répondent avec fierté aux compatissantes, comme si elles venaient  de gagner l’or aux jeux Olympiques : « Oui, Je suis célibataire avec des enfants !  Oui je suis célibattante.»

couverture-mouqabalaErika Agathe Zahra.
Auteure du livre Moquabalas ou les confessions des musulmanes du siècle
aux Editions Les Chrysalides

4 thoughts on “Célibattantes !

  1. Merci ma soeur.
    Qu’Allah te bénisse pour cet élan du coeur vers nous.
    Qu’Allah facilite à toutes les mamans qui galèrent et qui se refusent à se plaindre.
    C est notre épreuve et Qu’Allah nous donne mieux et nous recompense pour tous les efforts que nous faisons pour nos enfants. Je crois que le plus dur est le manque affectif. Un article comme ça fait chaud au coeur et réchauffe un peu la froideur du manque.
    Je t’aime fillah

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